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Flux News, Belgique.

(Journal des sensations)

La couleur se dépose à gauche, à droite en une fine pellicule, comme décantent les sels d’argent ou les pixels sur le filtre du souvenir d’un moment précieux, comme atterrit en douceur le grésil de l’hiver naissant sur les terres du Condroz, comme on se fraye un chemin dans une campagne familière presque oubliée. La couleur est là, partout (où ça ?), égayant en ce dimanche de novembre la place de Grand-Marchin. Il y a des artistes au pinceau (Michel Leonardi, Sandra Ancelot), un chef-coq aux fourneaux, Pierre, à moins que ce ne soit le contraire, et puis un autre Pierre qui plane en ces lieux, disponible et impalpable maître de cérémonie – et inspirateur de leur programmation et de leur ligne plastique. Des sourires complices, un art exigeant qui ne se prend pas au sérieux : la cérémonie est toute païenne et épicurienne, et l’esprit du lieu (un rien monacal, d’obédience trappiste) est connu de longue date de ceux qui le fréquentent en toute confiance.

Au centre culturel de Marchin, ce dimanche, les assiettes sont plates et la démarche pas creuse. Le menu de dégustation sera déposé savamment sur des toiles, itinéraire encore vierge ou virtuel que le visiteur tracera tout en mangeant, en associant (forcément avec talent et inspiration !) les teintes aussi bien que les goûts. Les uns auront le mesclun de champignons et grenades plutôt tachiste, le panais et le céleri à l’orange inspireront aux autres des sinuosités cobra, les derniers retrouveront dans le poivron grillé ou le gingembre la fulgurance originelle du trait. Personnellement, la toile que j’ai réalisée ne me semblait pas valoir tripette. La belle affaire, puisque c’était délicieux je n’ai laissé ni miette ni goutte, mais j’ai vu plus d’un esthète parachever la sienne au bic ou au crayon, pas mécontent.

Dans les trois salles de l’expo, dont c’était le vernissage un peu particulier, et dont on faisait le tour à plusieurs reprises en quittant le bistrot, comme au fil d’entremets qui se déclinent différemment avec la tombée du jour, on découvrait les peintures, les dessins, les objets, les installations.

Les lieux sont comme souvent aérés, la disposition des œuvres non envahissante, la complémentarité d’Ancelot et Leonardi fluide et naturelle. La mécanique et la symbolique s’emboîtent de façon simple, élémentaire, juste. On glane au gré des préférences, en se laissant faire par l’environnement. La pièce centrale est une sorte de cabinet de curiosités, on s’y tient debout ou assis comme au centre de son propre cerveau, s’abandonnant à la vague rêverie ou à la découverte, au contraire, du détail minutieux, à l’épaisseur du souvenir ou à celle des bouts de papiers, à la déclinaison des tonalités ou à celle des noms de choses : carnets, croquis, objets, échos, jeux, minuscules réflexions, ricochets de la lumière ou vaste étendue de la petite chose abstraite. Dispositifs minimalistes qui nous rappellent l’enfance, cette époque où à eux seuls une couleur précise, un pliage particulier ou même une tête d’épingle équivalaient à une émotion unique – d’ailleurs intraduisible –, ouvraient toutes grandes des sensations inédites.

La salle d’entrée met les outils à la disposition de la perception, et deux rouleaux articulés font défiler la tapisserie des songes ; quant à la dernière salle, elle les déploie dans une rhétorique déjà adulte mais toujours poétique : travail de la matière et transsubstantiation, habitat et environnement, aspirations ou élans technologiques et retour aux vérités simples de notre place sous la voûte du ciel… En une vaste maquette pleine de questionnements ou de tâtonnements se résume tout un monde, que les jeux de couleur et de matériaux subtilement disposés nimbent d’irréalité, d’un fin nappage de merveilleux, parfois aussi d’une forme de sagesse détachée, qui feint de ne pas y toucher mais sait pertinemment que tout se transforme. Une chaise en hauteur propose de surélever le point de vue individuel et d’embrasser du dehors cette architecture intime, invite le spectateur à constater qu’il ne domine rien, qu’il est lui-même un jouet privilégié de l’incessante métamorphose, et que regarder le monde c’est accepter d’être soi-même une déclinaison, une installation de la lumière et non l’inverse. (On se prend alors à remercier le maître queux d’avoir cuisiné non seulement bien mais en plus léger, pour nous permettre de réfléchir si loin malgré la digestion.)

Probablement sommes-nous tous, à un moment ou à un autre, redescendus sur terre, puisque le lendemain c’était lundi pour tout le monde, et qu’il a bien fallu.

Parfois, oui, il est bon de savourer les mets avec les yeux et la peinture avec l’estomac, de vivre les choses aussi naïvement que possible – plus exactement, de céder naïvement à leur malice généreuse. Et de n’en retenir que la couleur, mais de la retenir de toute sa fragile et fugace concentration.

 

Eda, nov.2009 Emmanuel d’Autreppe Flux.